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DBS5 - entretien - par Ivan Polliart et Hervé Thibon, avec GMTW /
-La réflexion sur les relation entre le tourisme et le paysage est le fondement même du projet artistique Double Stéréo. Qu'est-ce qu'un touriste, selon toi ?
As-tu vraiment été un touriste au cours de ton premier séjour à Piatra Néamt ?
-Un touriste, pour moi, est une personne qui voyage pour le plaisir, ses vacances. Ici en fait, cela n'a pas été vraiment mon cas. Je me sentais plus explorateur que touriste. Pas vraiment d'info, des idées clichés sur le pays et un départ soudain n'ont pas favorisé ma préparation. Voilà c'est peut-être ça aussi le tourisme pour moi, c'est à dire se préparer et s'organiser un tour.
C'est cela que je n'ai pas pu vivre et c'est pour cela que d'emblée je ne me suis pas senti dans une relation touristique au voyage qui m'était proposé.

En revanche comme un touriste qui ne veut pas laisser s'évanouir le souvenir, j'ai voulu garder trace de mon voyage. Et sur le temps de la résidence, l'écriture et la gestion des photos sont rapidement devenues un rituel.
Au mois de novembre le soleil se couche tôt. Et durant mon séjour-découverte, je m'étais fixé le programme suivant :
excursion / sélection-note / mise à jour du « carnet public » (« carnet public online », en opposition à la notion de « journal intime », qui est d'une autre génération... c'était une facçon pour moi de me souvenir, mais de donner aussi aux lecteurs la possibilité de jouer à marcher dans mes pas... J'ai détourné la fonction première de Googlemap en y référant mes itinéraires, notes et photographies).

-Grâce aux réseaux sociaux et le suivi que tu y as déposé, nous savons que tu as vécu certaines surprises au cours de ton voyage...
Peux-tu nous en dire plus ?
-La surprise dés mon départ-arrivée !
Mon avion a été détourné en raison de conditions météo compliquées sur Iasi, ville dans laquelle je devais initialement arriver. Avec mon anglais basique, j’observe mes camarades de vol qui commençaient à s'agiter, TOP !
On atterrit finalement sur l'aéroport classe champêtre de Suceava. On attend, puis on nous propose notre transfert en mini-bus pour Iasi.
L'aventure commençait bel et bien !

-As-tu rencontré des touristes à Piatra Néamt ?
-Tu veux dire avec des Moonboots ou des apn autour du cou ?
Vu la période, non...

-Durant ce premier séjour à Piatra Néamt, as-tu trouvé ce territoire exotique, ou bien pas si différent de la France que cela ?
-Pas vraiment... On y trouve des bâtiments de style moderne et médiéval, très proches de ceux que l'on trouve en Europe occidentale. Plutôt un léger saut dans le passé peut-être... Une ville surannée et quasi fantomatique. Très peu d'activité dans les rues. Et en même temps, paradoxalement, la ville était un chantier permanent...
Pas vraiment fini ou en train de se faire.

-Tu évoquais les aventures de Lefranc pour décrire l’attraction touristique que forme le terminal du téléphérique qui relie le mont Cozla (altitude 679 m) à la ville. Es-tu un fan de Jacques Martin ?
-Non pas du tout. Mais petit, il y avait des BD à la maison du style ligne claire : Tintin, Gil Jourdan, Alix et Lefranc... classiques en réalité. J'ai fait le lien avec Lefranc (je l'explique justement dans mon « carnet public ») et une interview de Jacques Martin à la radio que j'avais entendue juste avant mon départ. Et ce paysage de Piatra Néamt, son ambiance surtout, m'a tout de suite rappelé l'un de ces albums : Le repaire du loup. Un chantier en haut d'une montagne (on ne sait trop si le chantier est ouvert, déserté ou à l'abandon... c'était assez étrange).

-Comment as-tu vécu le travail en parallèle avec l’artiste Dumitru Oboroc le régional de cette étape de DBS ?
-J'ai préféré m'isoler rapidement et explorer seul. La visite d'un pays avec un autochtone m’ennuie, à priori. J'ai le sentiment de devenir un consommateur d'une expérience par procuration. Je n'aime pas du tout ça. Je voulais pouvoir buter sur des incompréhensions. Une anecdote me vient : je suis allé acheter des cartes postales et des timbres. La situation semblait surprenante pour la buraliste. Sans doute peu habituée à rencontrer des visiteurs étrangers consommateurs de cartes postales. J'en ai acheté une trentaine et ai liquidé son stock, La bonne affaire !

-La résidence s'est déroulée en novembre 2011 et l'exposition en 2013.
Ce long délai entre les deux a-t-il eu une réelle incidence sur le contenu de ta production ?
-Oui, sans aucun doute. Je produis mes projets en fonction du temps alloué et plus généralement dans l'urgence. Si en 2011, on m'avait dit que j'avais plus d'une année pour produire. Je n'aurais sûrement pas produit la pièce que j'ai réalisée. Malgré tout je me suis efforcé de maintenir cette logique d'urgence. Cela me semblait cohérent et clair finalement : j'étais parti pour vivre de l'urgence et de l'aventure, il ne fallait pas perdre cette qualité, même si en fin de compte un laps de temps plus grand que prévu pouvait me permettre de travailler autrement.
-Passons maintenant à l'exposition, la carte, la frontière, la ligne et le réseau que tu exploites dans la tante exposée au titre énigmatique « TARP »... Que signifie ce mot ? Est-ce un code ?
-Tarp c'est tar (goudron) et pall (tissus) à l'origine. Une toile imperméable. C'est maintenant un objet usuel dans les mondes de l'itinérance ou de l'urgence.
Je ne connaissais rien de l'espace d'exposition et je ne voulais pas être pris au dépourvu avec une pièce trop compliquée à présenter. Je désirais être indépendant dans la façon de l'installer, soit sur un mur, soit au sol, ou en « action », dépliée. J'ai donc choisi de travailler sur une structure indépendante qui évoquait l'idée d'urgence. J'aurais très bien pu l'installer dehors...
Pour ce qui est du motif qui anime la toile, il dessine une carte, selon trois variations de croix pour un travail graphique monochrome.
C'est la démultiplication du motif qui créait ce brouillage dans la définition de la carte. J'ai développé ce motif à partir de Googlemap, qui me permet d'avoir une vue aérienne de la zone visitée (à proximité de Piatra Néamț). Chaque trame reprend les zones définies par le logiciel : végétation, forêt, cours d'eau ou fleuve, zone habitée, etc. Ensuite il me faut adapter ces données pour les décliner selon des motifs construits et identifiables. Je joue avec le concept pictural de réserve, que j'utilise comme une teinte.

-La dimension nomade que tu évoques dans ton travail apparaît-elle comme un possible mode de vie ?
-La dimension nomade vient du fait que je pratique l'itinérance longue distance en autonomie à vélo. Tu réfléchis à ton paquetage. Mon travail plastique s'alimente de ces expériences de terrain, des contraintes matérielles, de la contingence...
Ça parle peut-être aussi du fait que mon camp de base n'est pas forcement à Reims, en France, à l'Est ou à l'Ouest... Je n'ai pas d'accroche ici. Par mon travail, je la recherche et la construits aussi...

-La technique du point de croix que tu as convoquée pour confectionner les motifs de la pièce « TARP » me rappelle ma grand-mère. Elle s'y affairait en reproduisant des tableaux impressionnistes fameux. Aimes-tu les chromo en point de croix et les clubs du troisième âge ?
-Ce n'est pas vraiment une culture de famille, le point de croix... par contre c'est une pratique qui m'intéresse et que je cultive depuis maintenant 10 ans. J'ai déjà produit des images de ce type. Toujours en détournant des supports. Ce qui me fascine dans ce travail obsessionnel du point de croix, c'est le « clash » du montré/caché... Image structurée sur le devant par la grille qui sert de guide, et image anarchique sur le verso, où toutes les chutes de fils s’effilochent, s’entremêlent, laissées libres puisque non vues (comme preuve que l'effort de la mise en ordre est si coûteux qu'on l'économise dès que cela est possible). Ce n'est rien moins qu'une métaphore de notre vie en société ! C'est ce qu'on retrouve d'ailleurs dans les guides de voyage, qui nous parlent doctement des focus à voir, et contournent ou nient la réalité sur le terrain : les travaux, les adresses non actualisées, les détournements... la vie quoi !.
J'ai pas encore vraiment zoné dans les clubs de troisième age, mais j'ai toujours un mot avisé à la mercerie où je me fournis en coton à broder.

-Exception faite de mon interrogation depuis longtemps sur ta fascination pour l'esthétique militaire (un côté « survivor » peut-être), je constate que dans « TARP » tu mobilises le blanc pour créer tes patterns camouflages. Couleur plutôt neutre pour le combat, non ?
-Le camouflage, c'est avant tout pour moi un motif graphique. C'est vrai qu'on est en plein dans le sujet avec les commémorations liées au centenaire de la Grande Guerre (c'est à cette occasion que le camouflage militaire moderne a, d'ailleurs, été inventé, par des peintres et des graphistes).
Le blanc n'est pas un enjeu exclusif dans mon travail. Le motif, la variation de la croix et le jeux avec les zones vierges, font partie de mes terrains de jeux. Justement, ici, je voulais rester dans une certaine neutralité, en accord avec la légèreté du support-toile. C'est sur ce point peut-être que le blanc du drapeau neutre recoupe celui de mon tissu. En fait j'ai hésité au début avec une impression noire que j'ai pour habitude de travailler. Finalement j'ai pensé que le blanc était plus minimal, car léger et volant. De plus cette couleur permet à cette pièce de se confondre avec le lieu d'exposition aux murs blancs. Je voulais rester dans la subtilité de cette relation entre le motif que je créais, le support de toile utilisé, et la zone de territoire qui m'accueillait.
je détourne un type de motif utilisé et développé pour.
Mais dans un premier temps ce sont les dimensions graphiques qui m'intéressent, jouer et construire de nouvelles possibilités, de nouvelles associations de formes.
Ensuite, son utilisation et sa contextualisation avec le territoire lui donnent son sens. reconsidérer le terrain grâce à son motif topographique.
j'ai une fascination pour les cartes, j'en consulte régulièrement.

-Enfin, que nous conseilles-tu de visiter Piatra Néamt en dehors des musées d'Ethnographie, d'Art et de l'écrivain Calistrat Hogaș (cf. le Guide du Routard) ?
-L'ascension du mont Cozla en télécabine et sa descente à pied !

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J-F C : « Comme si, finalement, voyager, c’était se déplacer, mais, dans ce déplacement, viser toujours le retour. »
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R D : « Tout était comme dans une bande dessinée, mais avec une perception très physique des choses. »

Note (Image, voyage, vingt ans après)
entretien entre Raymond Depardon et Jean-François Chevrier, janvier 1998

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Conversation réalisée par Ivan Polliart & Hervé Thibon pour 23.03 dans le cadre du projet DBS5 en 2013. Le texte est ici proposé dans sa version intégrale.

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